Doublage: une comédienne métisse accuse le cinéma français de racisme
Par AR le mardi 6 janvier 2009, 10:15 - Sociologie - Lien permanent
LEMONDE.FR | 05.01.09 |

a Haute Autorité de lutte contre les discriminations et
pour l'égalité (Halde) dénonce,
dans une note datée du 29 décembre, les préjugés racistes en cours sur les
plateaux de cinéma français, qui empêchent les comédiens noirs d'être choisis
pour doubler la voix d'un personnage blanc. Saisie par Yasmine Modestine, une
comédienne métisse estimant avoir été écartée d'un épisode de doublage en
raison de son origine, la Halde rappelle que "le choix d'un
comédien-doubleur doit se faire en fonction de sa qualité de voix et de sa
compétence, et non en raison de sa couleur de peau ou de son origine."
Selon l'enquête menée par la Halde, les directeurs de casting rejettent régulièrement des candidats noirs parce qu'ils estiment que ceux-ci ont une voix trop spécifique, inadaptée à un personnage blanc. Les acteurs blancs, au contraire, sont censés avoir des voix "universelles", et doublent régulièrement des grandes vedettes hollywoodiennes noires. Sur les écrans français, Denzel Washinton, Danny Glover, Morgan Freeman, Bill Cosby, Forest Whitaker, Don Cheadle et Whitney Houston sont tous doublés par des comédiens blancs.
"Il faut savoir que dans le doublage les comédiens noirs ont des voix graves de Noirs et des comédiens asiatiques ont une voix aiguë d'Asiatiques", ironise Yasmine Modestine dans son témoignage publié dans Rue 89. Le comédien métis Pascal Légitimus n'échappe pas à ce préjugé. En 1997, il avait été invité par Luc Besson à faire des essais sur la voix de l'acteur noir américain Chris Tucker pour "Le Cinquième Elément". Tucker et Légitimus ont tous deux des timbres naturels plutôt aigus. Mais Besson préférera finalement faire doubler l'américain par Tom Novembre, un chanteur blanc connu pour sa voix basse et grave.
Les Blancs, eux, sont censés avoir une tessiture de voix plus étendue, qui permet de doubler toutes les couleurs de peau. "Cette croyance est telle qu'il n'est pas rare d'entendre une comédienne blanche affirmer qu'elle a 'une voix de Noire' sans penser être raciste", ajoute Modestine.
FORMATION "ANTIDISCRIMINATION"
Après avoir essuyé, en février 2007, le refus d'une chef de plateau qui estimait qu'elle et un autre collègue métisse avaient des voix "trop spéciales" pour doubler des Blancs, la comédienne a entamé de nombreuses démarches pour alerter médias et associations sur cette discrimination raciale flagrante. Dans un premier temps ses efforts sont restés vains, la Halde lui répondant qu'elle ne pouvait pas traiter son dossier. En décembre 2007, la comédienne s'adresse au Haut Comité pour l'intégration (HCI) et au Comité représentatif des associations noires. Mais tout bascule lorsque le Nouvel Observateur publie un article sur le phénomène. La Halde, contactée par le journaliste et le HCI, ouvre le dossier et mêne une enquête qui conclut à "l'existence de préjugés persistants" dans les métiers du doublage et adresse un rappel à la loi aux responsables de la société de doublage mise en cause.
Faute de preuves concrètes, la Halde ne se prononce pas sur le cas spécifique de Yasmine Modestine, mais juge que sa dénonciation d'une discrimination généralisée dans le secteur du doublage est justifiée. L'organisme recommande à la Fédération des industries du cinéma, de l'audiovisuel et du multimédia de mettre en œuvre des actions de formation "antidiscrimination" pour les directeurs de plateau.